Le bruit des autres

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9h00. Les notes de piano d’Agnès Obel tirent Alessandra de la sérénité de sa nuit. Un sourire brouillé de sommeil s’éveille de son oreiller, elle tend un bras vers son téléphone pour l’éteindre, avant de se retourner et laisser venir à elle les réminiscence de sa vie nocturne. Quelques secondes de paix où les images se bousculent dans sa tête, des fils conducteurs qu’elle tente tant bien que mal de suivre jusqu’à son inconscient. Une habitude qu’elle a depuis l’adolescence. Le carnet de rêves a disparu, mais le reflex est toujours là. La princesse nocturne fait peu à peu place à la belle des villes. Pas de baiser sur les lèvres de la part d’un prince charmant galant. Pas de chaleur humaine qui se dégagerait de sous la couette.

Doucement, elle laisse le brouillard s’évaporer de son regard. Au-delà de la broussaille sauvageonne de ses longs cheveux bruns s’expose à elle la moitié d’un lit presque neuf. L’oreiller gris est parfaitement en place au-dessus de la couette anthracite. Les rêves nous emmènent parfois dans des contrées lointaines, nous font courir, transpirer, nous battre, et pourtant, au réveil les murs de notre réel sont toujours en place, insubmersible.
Personne n’a dormi à ses côtés. Personne pour enserrer sa taille au coeur de la nuit. Personne pour lui caresser la joue, dans l’anonymat de la nuit.

Ethan n’est pas rentré.

9h04. Les quelques minutes de plénitude touchent à leur fin. La vie aussi réelle, aussi froide que la veille la saisit de ses mains glacées. En une nuit, rien n’a changé. Dormir pour oublier. Pour quoi faire si le retour à la réalité est si difficile ? Chaque matin elle se réveille des songes édulcorés par quelques pilules avec cette violence, cette froideur. L’idée qu’Alessandra rêve en couleurs pour se réveiller dans un monde en noir et blanc fait son chemin. Sa chambre, ses affaires de nuit, la pollution au-delà sa fenêtre, les serviettes de bains : tout n’est que teintes de gris plus ou moins prononcées. Aucune vie ne fait écho à la sienne dans le grand appartement parisien. Du haut de son 1m75, Alessandra se lève dans une lenteur infinie, comme si l’air était susceptible de s’enflammer avec sa propre respiration.

Aucun bruit, aucun soupir, jusqu’à ce que l’air s’enivre du bruit délicieusement doux de l’eau d’une douche chaude.
Peu à peu, le robinet virera vers le bleu rendant l’eau aussi froide que celle d’un torrent, histoire de coller à la réalité et se remettre les idées en place. Le miroir de la salle de bains renvoie à Alessandra les traits fins d’une femme qui assume sa quarantaine. Elle scrute les quelques rides au coin de ses yeux noirs. Ses longs doigts manucurés de noir suivent les sillons qui entourent sa bouche affinée avec l’âge. Un visage bien loin finalement de celui que lui projette les affiches de métro…

9h45. Alessandra prend le temps de glisser ses doigts autour d’une tasse fumante de café au lait bien chaud. Déjà, elle sent venir à elle le flot de la rumeur qui enfle. Ethan n’est pas rentré. A force de doutes et d’accusations, elle aura fini par casser ses croyances. Il y croyait lui, en eux, en leur amour. Il croyait encore aux promesses lancées un soir d’automne au coin d’un feu de cheminée. Des promesses pleines de confiance, des confidences pleines de sentiments, des visions d’avenir pleines de certitudes amoureuses.
Elle aura réussi à tordre toutes ces belles images.

Comme une vague née au cœur de l’océan, la rumeur a tout dévastée sur son passage, du château de sable aux plus profondes fondations de leur couple. Elle en était là de ses pérégrinations, quand soudain, elle se sentit envahir par une hâte qu’elle savait impure. Elle saisit de ses mains gantées ses clés et son téléphone, enfila ses lunettes, et s’empressa de quitter l’appartement. Ses pas rapides la menèrent, comme trop souvent, jusqu’au kiosque à journaux. Là, son regard erra sur les unes économiques, passa brièvement sur les unes féminines, pour terminer par s’attarder férocement sur un magazine qui en gros caractères jaunes apposait une pierre de plus à l’édifice de la rumeur. Il la trompe, le nouvel amour d’Ethan…
Comme une toxicomane en manque de sa dose, elle se précipita sur la pile, manquant de renverser le présentoir à aimants touristiques. Dans sa tête, les sirènes hurlantes s’entrechoquent dans une folie assourdissante. La chaleur s’empare d’elle alors qu’elle sent les poils de ses jambes se hérisser au dessus d’une chair de poule féroce.
Elle mord l’intérieur de jour, consciente que son emballement ne sert qu’à alimenter un peu plus la fin de son couple.

C’est vicieux la rumeur. Elle s’insinue sournoisement dans votre vie comme un filet d’eau sur une calotte glaciaire, pour finir par creuser petit à petit ce qui deviendra un profond sillon, séparant à jamais les deux parties de ce qui faisait avant un tout insubmersible.
C’est pervers la rumeur.  Elle sait à qui s’adresser pour obtenir ce qu’elle veut.
Au début, Ethan se moquait bien de ces idées lancés telles des fusées de détresse pour attirer l’attention. Il y a encore quelques jours, son regard était encore le même qu’avant. Son regard n’avait pas changé, malgré la persistance des rumeurs. Il la couvrait toujours de ses yeux rieurs, désireux de prendre dans sa vue, tout d’elle, de son visage jusqu’à ses secrets les plus enfouis. L’un et l’autre pensaient se connaître par coeur. Elle le croyait, mais elle a vite laissé le poison courir dans ses veines, détournant trop souvent le regard lorsqu’Ethan voulait l’embrasser.

Auraient-ils pu éviter de se laisser happer par le bruit infernal des abeilles butineuses de potins ? Auraient-ils pu continuer de vivre leur vie, alors que les pages des magazines continuaient de leur en créer une de toutes pièces ? Photos prises sur le vif, au détour d’une soirée arrosée, interprétées plus tard sur des bouts de trottoir défoncés par des âmes en mal de péripéties dans leur propre vie.

Ethan n’a pas dormi avec Alessandra. Il n’a pas appelé, et elle sait que çà y est. Le cristal s’est brisé. La rumeur est allée jusqu’à leur cœur, transformant le feu de leur amour en une glace prête à éclater à tout moment. Au cœur de leur poitrine, le déchirement sera cruel, les laissant chacun avec leurs doutes et leurs secrets.
Ils ne sauront jamais la vérité.

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2 commentaires sur “Le bruit des autres

  1. Très chouette ! Il y a des phrases superbement imagées :)

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