L’envie d’ailleurs

src/ growingoldergrowingsadder.tumblr.com

L’espace d’un moment, d’un instant, fermer les yeux et se projeter ailleurs qu’ici.
Ailleurs que dans cette pièce fade, sombre, et triste.
Loin de cette atmosphère lourde.
Serrer les poings pour rattraper les pensées fuyantes, aux couleur de gaieté. Tenter de les convaincre de ne pas fuir.
Serrer les dents, se mordre la joue et se complaire du goût métallique du sang qui se faufile dans la bouche.
Regarder les aiguilles de la pendule avancer dans leur cadence infinie, au rythme d’un demi souffle de vie, le sien.

Des visages rient. Des voix s’élèvent au-dessus du brouhaha ambiant. Des regards s’étonnent. Des mains se serrent, d’autres claquent. Certaines s’élèvent, brandissant une menace en l’air alors que d’autres portent des verres pleins d’espoirs et de bons sentiments. Des socquettes blanches s’envolent sous des jupons bleu-marine à la poursuite de nœuds papillons taille enfant, se risquant dans l’herbe fraîchement tondue.

Se faufiler entre les âmes en fête, demeurer invisible. Observer, et chercher cette foule d’inconnus croisés au hasard de la vie. Une masse informe et dispersée d’âmes bafouées. Elles semblent s’accorder dans la danse hypocrite des retrouvailles, se projetant des boulets de faussetés, des paroles en l’air, des compliments préparés à l’avance.

Déjà deux longues heures que leurs rires gras ricochent sur elle, ne faisant qu’aviver son envie d’hurler. Tout son être semble uni dans un même sentiment de haine froide, fort d’une hostilité qu’elle ne peut combattre, qu’elle ne comprend pas.
La mairie, l’église ne sont plus que des souvenirs flous. Son annulaire gauche brille pourtant d’une bague symbole de fidélité et d’honneur. Une main tremblante lui a passé. Des gens se sont levés, ils ont applaudi dans le bruit de l’indifférence.

 

Et maintenant, où est-il ? Où est cette main porteuse de cet autre anneau, avec laquelle elle s’est unie ?

 

Bientôt, elle entendrait les murmures glaçants des rumeurs. Le marié a pris la fuite. Elle sent déjà leur aura belliqueuse tenter de s’imposer au creux de son oreille. Bientôt, ils viendraient s’écraser sur elle comme les vagues contre un rocher. Bientôt, elle reprendrait la couleur de la réalité, se cognant aux tables, et affrontant les regards interrogateurs.
Mais pas maintenant.

 

Cet instant de transparence n’est qu’un leurre, elle le sait, et pourtant elle s’y laisse sombrer. Ses pieds libérés du carcan des escarpins la guident au-delà de cette prairie au loin, les voix s’éloignent jusqu’à devenir un bruit de fond.
Sa volonté la quitte, ses forces s’évanouissent, les barrières tombent. En elle, de joie il n’y a plus la moindre once.

Sur son visage, une furieuse démangeaison la saisit. Elle en ôte le sourire imposteur, efface le rouge cerise de ses lèvres. Les yeux maquillés de noir fondent comme neige au soleil, ne laissant sur sa peau que le sillage d’un prestige illusoire.

Ses longs cheveux noirs s’envolent au gré du vent, laissant des plumes blanches libres de s’échouer au coeur des herbes sèches de l’été. Ses mains gantés saisissaient sa robe, trop longue, trop fastueuse, trop blanche, pour libérer ses pas. Monter, gravir, avancer, partir loin… Si loin de cet espace sombre et amer en bas de la colline…

 

Soudain, une main se pose sur son épaule droite. Elle glisse dans une infinie tendresse le long de son bras jusqu’à s’emparer de son poignet fin et doré. Un souffle familier caresse sa nuque. Ses mains tremblent, son coeur s’emballe, sa peau frissonne.

Se retournant, le visage de Maëlys s’éclaire soudain d’une lumière nouvelle. Tout reprend vie, tout reprend forme : la colline s’étend devant elle. Elle, restée sur le bord du chemin. Le regard sombre qu’elle y projetait s’éveille d’une couleur d’or. Elle porte sa main gantée de blanc au visage de celui qu’elle croyait perdu. Sa barbe s’empêtre dans le résille de son gant, mais peu importe.

Il sourit, portant sa main dans ses longs cheveux noirs, et y retirant quelques plumes plantées par le zèle d’une coiffeuse apprentie. Derrière lui, le bruit caractéristique du moteur de leur 205 verte. Pas un mot ne filtre des lèvres de Mathieu. Son regard bleu sombre sonde celui de Maëlys, lequel fixe éberluée la porte grande ouverte de la voiture.
Lorsqu’elle porte à nouveau son regard à celui de Mathieu, c’est un sourire de folie qui s’empare de son visage. Voyant les étoiles emplir les yeux de la dulcinée qu’il veut enlever, il éclate de rire. Dans son regard, on peut voir la crainte qui s’était insinuée en lui s’effacer et c’est dans un éclat de rire qu’il la laisse s’envoler.

Maëlys saisit sa main, l’embrasse, avant de se pendre à son cou. Des larmes incongrues coulent le long de ses joues, de ces larmes que l’on ne peut que laisser partir tant elles sont lourdes.

Dans la fumée blanche d’une folle accélération, ils se laissent happer par les bruits qu’ils dispersent avec joie et indifférence : les mariés ont fui la cérémonie…

source image : src/ growingoldergrowingsadder.tumblr.com

Publicités

Un commentaire sur “L’envie d’ailleurs

  1. […] donc une vraie difficulté de l’écrire avec un point de vue nouveau… Vous pouvez lire cette nouvelle création ici, en espérant qu’elle vous […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s