La princesse au dessin

Lundi matin.
Le métro se gonfle des habitants de la ville pour les vomir quelques stations plus loin. Les gens se serrent, sans jamais se regarder. La plupart ont les yeux rivés sur le torchon gratuit des infos de la journée, le leur ou celui de leur voisin. Pour d’autres la journée a déjà commencé, les doigts filent sur le clavier de leur téléphone en réponse aux mails tardifs de la veille. Quelques uns tentent de rattraper le sommeil perdu de la nuit. Les cernes, le maquillage, le café à peine bu, les effluves de tabac, les mallettes, les sacs de cours, les gamelles du déjeuner, les escarpins, et les baskets se bousculent dans une indifférence totale.

src/ gabriellehaddad.tumblr.com

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Toute cette masse s’évite mais s’entrechoque à chaque soubresaut du métro. Elle varie, elle grossit, se compacte, elle bouge.

Elle, non.
Au milieu des rangées, ses yeux se perdent. Le monde, les allers et venues ne la gênent pas. Elle est figée, la main droite fermement posée sur son étui à dessin, la main gauche attachée à la barre métallique que lui présente le siège juste devant elle. Ses cheveux d’un blond lumineux sont parfaitement brossés, et lui tombent juste sous la poitrine. Ses yeux sont à peine relevés de noir, sa peau est fine, et ses lèvres rouges.

Ils m’insupportent, m’exaspèrent. Ils m’indiffèrent.

Quatre. Sa première sortie. Cette planche à dessin tant de fois ouverte, fermée, cachée, caressée. Tant de fois protégée, je voudrais ne faire qu’un avec elle pour ne pas qu’elle subisse toute la haine que transporte l’atmosphère de cette ville. A l’abri de mon armoire, elle était innocente, vierge, unique, dévouée à protéger mes acharnements, mes folies nocturnes, mes larmes et mes joies.

Trois. Sa première exposition. Enfin, mon dieu, ce jour que j’ai tant maudit, cette matinée que j’ai tant redoutée est là, je la vis, je la subis, je la survole, je l’oublie presque. Mes dessins, mes croquis. Le verrou va sauter. Serait-il en fonte ? Il semble tirer la planche vers le bas. Elle est si lourde, si forte, je ne sais pas si je vais pouvoir la porter jusqu’à l’école. Je délire, je dévie, je dessine, je nage dans les eaux profondes de mes peintures. Je m’enivre. Je me raisonne. Je dois me raisonner.

Deux. Rester ici, attachée à cette barre métallique. Fermer les yeux, et laisser passer les gens, les minutes, les heures… Laisser passer ma chance. Continuer les nuits d’insomnie à déverser mon âme sur les feuilles à dessin. Perpétuer les accès de folie et répandre de la peinture sur des toiles, seule.

Un. Enfin, j’y crois. Je crois en moi, en la force de mes croquis, en la sincérité des mes peintures. Aujourd’hui est le début de quelque chose. Envolons-nous, avançons les pieds bien armés dans cette école, et exposons nos forces, nos faiblesses, nos espoirs, nos secrets, nos abstractions, et nos folies…

Zéro. Un sourire, rapide mais suffisant. Il est tant de saisir ma vie. Ma gorge est si serrée que je parviens pas à déglutir. Mes mains sont si moites qu’elles me dégoûtent. Respire, avance, lance-toi. Tu n’es pas seule.

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Un commentaire sur “La princesse au dessin

  1. Sucama dit :

    J’adore ! Ca me fait penser aux « Prises de vue » que je décris sur mon blog : http://laplumedesucama.blogspot.fr/search/label/Prises%20de%20vue

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