Charlie et Vincent

Un petit moment que je ne suis pas venu ici, par manque de temps. C’est avec un peu d’appréhension que je reprends la plume avec pour déclencheur l’atelier photo de Leiloona : une photo, quelques mots.

Une fois de plus, la photo m’a inspiré une relation entre deux frères…

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Je suis Vincent. La dernière fois qu’on m’a posé la question, j’ai répondu que j’avais cinq ans. Je ne sais plus quand c’était. Les choses ont changé autour de moi, les gens sont différents. Que dire de moi ?

©Romaric Cazaux



 
Lui, est toujours le même. Charlie. Mon frère, mon sang, celui que j’aurais pu devenir. Il me parle, il me montre, il m’emmène dans ses quêtes d’aventure. Aujourd’hui, il aime à dire qu’on a décidé d’aller pêcher au lac qui borde la maison. Il confie à qui veut l’entendre que fabriquer une canne à pêche avec ce bâton est mon idée. Pour moi, il n’est pas assez grand, mais bon, je ne le contredis pas. Il me fait rire en fait. Regardez quel fil il a mis au bout de cette tige de bois. Avec un fil de fer tordu comme celui-ci, pas évident de savoir si un poisson mordra à l’hameçon.

C’est sympa cette partie de pêche. Charlie bouge en tout sens, joue l’artiste pour moi, me confie ses croyances. L’eau l’apaise. Je sens qu’il perd son regard dans le flou du lac, dans ses profondeurs. Sa voix se perd parfois dans des tonalités plus graves. C’est confus. Me dit-il vraiment ce qu’il pense ? De quoi rêve-t-il ? A quoi pense-t-il quand il se laisse aller dans les méandres du sommeil ?
Je l’entends parfois, au-dessus de moi, la nuit, étouffer des murmures dans son oreiller. Je l’entends gribouiller sur ce que j’imagine être un cahier, j’écoute quelques unes de ses respirations en me demandant si certaines ne seraient pas des sanglots…

J’écoute, je sens, je devine. Je ne partage pas, je n’échange pas, je ne lis pas dans les regards.
J’aimerais le remercier, j’aimerais lui sourire, j’aimerais l’éclabousser, j’aimerais le bousculer, j’aimerais lui répondre… J’aimerais lui dire que cette canne à pêche est ridicule, et que je parierai bien le débarrassage de la table pendant un mois sur le fait qu’il puisse attraper le moindre poisson.

Des bruissements dans les herbes folles. Ces herbes piquantes, mais qui sentent si bons. J’aime bien les sentir contre mes mollets. Le soleil brille si fort que le lac nous renvoie des centaines d’étoiles. Oui, je ne veux pas que ces pas se rapprochent. Je veux rester là, avec Charlie, l’écouter me conter ses inventions, me narrer ses fabulations fantastiques de brochets et de monstres dans les fonds du lac.

Il fait ce qu’il peut, il fait ce qu’il imagine bien pour moi, mais il ne sait rien de ma solitude. Enfermé dans un placard chaque minute de chaque heure, j’ai arrêté de chercher un moyen d’ouvrir la porte le jour où j’ai compris qu’il n’y avait pas de porte.

Les cliquetis du fauteuil, Charlie reste concentré sur sa pêche : tout cela ne le concerne pas.
Le lac, les herbes ont fui. Laisse-moi partir, laisse-moi courir. Laisse-moi rêver encore à la vue de ces étoiles, de cette magie… Les larmes ont déserté mes yeux, et mes poings ne réagissent plus à mes élans de colère. Quelle colère ? Personne ne voit rien.

En face la baie vitrée, la tête calée contre le rebord du fauteuil, je peux me voir, m’apercevoir, mais je ne me reconnais plus…

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7 commentaires sur “Charlie et Vincent

  1. Cardamone dit :

    Très belle écriture, forte, juste, prenante. Bravo!

  2. Leiloona dit :

    Superbe. Le début use de nombreux sens, on sent la vie, et puis la fin du texte nous émeut. Merci, oui.

  3. […]  : Les sirènes Soène  Jean-Charles : Les enfants de l’eau Lucie  Julie Mallauran : Charlie et Vincent Cardamone : Libre ?  Valentyne : Josiane et Andrée Zelda : Deux L’Insatiable : Le choix […]

  4. soene dit :

    Ton texte est fort et fort troublant. Il suggère une vie cassée… Un fauteuil roulant suite à un accident de la vie ?… Un mauvais rêve ou une triste réalité, je n’arrive pas à trancher.
    Je l’ai relu plusieurs fois et je n’ai pas pu commenter du bureau (WP est bloqué par l’Administrateur !).
    Bises de Lyon

    • Je n’avais pas pensé à la notion du mauvais rêve, mais à la lecture, l’idée doit en effet venir… J’ai pensé à un petit garçon qui a soudain été atteint d’un maladie auto-immune et qui après avoir connu de vraies années de vie, est aujourd’hui condamné à grandir avec de nombreux handicaps (parole, motricité, regard, …). C’est triste, je constate que je n’écris que des histoires dramatiques !

  5. Mamido dit :

    Oui, c’est une histoire triste et très émouvante. J’aime ton écriture forte et ample qui sait si bien traduire l’intime.

  6. MODESTE dit :

    Les mots s’enchaînent comme sur une portée. Beaucoup de poésie. Très belle écriture.

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