Illusions masquées et costumes nocturnes

En ce dimanche soir, l’inspiration toquant à ma porte, j’ai soudain eu envie de reprendre l’atelier lancé par Leiloona sur son blog bricabook.fr, consistant à créer une histoire à partir d’une photo.

*****

Kot

Photo de Kot 2

Voilà qu’elle sort soudain de ce wagon où nous n’étions que tous les deux. Au coeur du petit matin qui s’éveille sur Paris, elle sort de mon champ de vision aussi doucement que s’écoule les minutes de la fin de cette nuit.
Qui est-elle vraiment ? D’où vient-elle ? Où va-t-elle ?
Avant de vous faire part de mon état d’esprit à cet instant précis où elle quitta cet endroit qui n’appartenait qu’à nous deux, et qu’elle n’y revint jamais, je me dois de reprendre l’histoire au début.

J’ai longtemps cru que le métro de cinq heures, était dédié aux fêtards et autres jeunes baroudeurs de la nuit. Je l’ai cru jusqu’à ce que je sois invité à en faire mon compagnon quotidien en acceptant de travailler la nuit et sacrifiant ainsi ma relation passionnée avec le jour. J’étais jardinier, avant… Toujours dehors à entretenir les plantes, les fleurs, ces beautés de la nature qui ne parlent pas. Et puis, la vie a fait que non seulement je ne le suis plus, mais que je suis désormais bien loin de cette vie…

Avec ce rythme de vie désormais nocturne, j’ai appris qu’au milieu des jeunes fêtards quotidiens se glissaient les employés de la nuit, mais également que tous les premiers métros n’étaient pas des métros surpeuplés. Certains quartiers de Paris ressemblent à de vrais oeuvres d’art la nuit. Tout y est si silencieux, si calme, si tranquille. Seules quelques personnes marchent ici et à pour rentrer chez elles, ou aller travailler. La vie y est en suspension…
Il est cinq heures du matin, je sors de ma nuit de garde au musée et comme chaque matin je la croise, elle. Nous faisons le trajet ensemble, le temps de six stations. Avec ses longs cheveux, ses yeux couleur de verre qui transpercent sa peau noire, elle m’hypnotise. Il arrive que nos yeux se croisent, et là je ne peux résister à la chaleur qui me monte aux joues. Je ne sais pas résister à un tel regard. Je suis pourtant habituellement de nature avenante et peu timide, mais elle, c’est différent. Je suis complètement partagé entre la crainte et l’attirance. Je ne peux la quitter des yeux et pourtant, une partie de moi voudrait s’enfuir en courant à chaque station.

Avec son long imperméable, sa grosse écharpe, son sac énorme, et son pantalon informe, « une prostituée » ai-je pensé la première fois que je l’ai croisée. Je l’imaginais frigorifiée par ces nuits d’octobre, en tenue affriolante, à aguicher les voitures qui passaient au bois de Boulogne. Je me disais qu’elle n’avait qu’une envie une fois ses heures terminées : c’était de passer inaperçue, revenir dans sa bulle, quitter ce monde qui n’était pas le sien mais qui s’était imposé à elle. Je l’ai pensé, et j’ai manié cette idée en tous sens, je ne sais pas pourquoi. Je ne la jugeais pas, je me laissais guider par mon imagination. Parfois je l’avoue, j’ai été honteux. Mais permets-moi de te préciser que je suis un homme, sensible à toute représentation sexuelle… Bref.

Les matins se sont succédés, et chaque fois elle portait ces tenues camouflantes. Mais ce matin, je ne sais plus que croire.
Ce matin, assis dans ce métro, je regardais mes chaussures en pensant au plaisir que j’aurais à les enlever, et je me suis fait la réflexion que je portais moi-aussi toujours les mêmes vêtements. Quitte à porter un uniforme, je ne faisais pas vraiment d’effort quand à ma tenue de l’après-travail qui me servait simplement le temps du trajet.
Un uniforme… C’est là, que lui imaginant une toute autre vie j’ai porté un regard neuf sur elle. Et c’est là, comme en réponse à un signal que je lui aurais envoyé qu’elle a ouvert son sac et en a sorti un livre imposant qui avait pour titre Le coeur foetal.

Toutes les idées reçues que je m’étais construites au cours de ces quelques semaines s’effondraient, jusqu’à son âge et sa situation amoureuse. J’avais désormais une étrangère en face de moi, qui ne collait plus du tout au fantasme que j’avais créé.
Un stabilo dans une main, l’autre jouant avec une mèche de cheveux, elle a passé les 30 minutes du trajet à surligner, lire, retourner les pages.

Ce matin, nos regards ne se sont pas croisés, et c’est les yeux illuminés d’une perplexité qui me dépassait que je l’ai regardée franchir la porte du métro…

Après tout, aurait-elle pensé de moi que j’étais un jardinier ?

Julie Mallauran

Publicités

10 commentaires sur “Illusions masquées et costumes nocturnes

  1. […] Mallauran : Illusions masquées et costumes nocturnes Posté dans # Parfois j'écris …, Atelier […]

  2. Submarine dit :

    J’ai beaucoup apprécié, Julie. Les préjugés, l’imagination puis le réel qui reprend le dessus… Et c’est alors la surprise, l’incompréhension, le mystère qui n’est plus que jamais présent dans l’esprit.

    Pour ma plus grande joie, ton inspiration semble être bien présente en ce moment, et nous faire partager tout tes mots est un véritable moment de plaisir.

  3. Oncle Dan dit :

    Beau titre pour un blog d’écriture !
    Pour ce qui est de l’exercice proposé par Leiloona, c’est vrai que l’on se fait souvent « son film » :-)

  4. Cardamone dit :

    J’aime beaucoup. L’esprit vagabondant au petit matin au rythme du métro, la rêverie sur une inconnue, la prise de conscience qu’un fantasme n’est qu’un fantasme – sans grand rapport avec celle qui l’a fait naître…

  5. Leiloona dit :

    Ah j’aime beaucoup ton texte ! On dirait presque une mise en abyme de l’atelier d’écriture où chacun écrit une histoire (avec donc un a priori derrière) sur une inconnue dans le métro. ;)

  6. Ceriat dit :

    Encore une belle rencontre manquée. J’aime beaucoup ton joli texte, tout en sensibilité. :D

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s