Un jour, on m’a demandé d’écrire sur mon enfance

Je ne sais pas pourquoi, mais ce jour-là, c’est l’image de mon frère dans toute son innocence qui m’est apparue. Alors que petits, on ne cessait de se chamailler, qu’on essuyait nos baisers, et qu’on se faisait des grimaces, c’est cette image de lui endormi qui s’est imposée à moi. Les liens fraternels font partie de liens quasi mystiques qu’on ne parvient pas facilement à saisir dans leur toute leur force et leur authenticité.
C’est donc via ce souvenir que je vais tenter de m’emparer de ce sentiment, le protéger dans un écrin, et m’en faire une référence qui me rapprochera de ce cordon invisible qui me relie à lui, lorsque je le croirai perdu.
Je crois profondément et sincèrement que les liens fraternels sont magiques, indestructibles. Peut-être sont-ils d’ailleurs faits de corde elfique ?

****

Nous sommes au milieu des années 90. Les années de notre enfance se cristallisent souvent sur ces quelques semaines d’été passées en famille, dans ce camping du Languedoc-Roussillon.
Mon frère et moi, chacun dans son sac de couchage, collés l’un à l’autre sous cette canadienne rose : voici l’image que je me fais de notre enfance ensemble. L’été sous la tente, à l’ombre des pinèdes, ou sous le soleil brûlant du sud de la France, c’est chaque année l’année de tous les plaisirs, de toutes les libertés. Rien d’autre ne compte en dehors de nos rires, des coups de soleil, de l’odeur et la consistance de la Biafine,  des barbecues, des plongeons, et de la simplicité de la vie.
Cette canadienne est l’endroit le plus intime que l’on a lui et moi, rien que pour nous deux. Jamais au cours de l’année, on ne se tient si près l’un de l’autre.

Ce matin, comme tous les matins, je me réveille la première. Je tourne ma tête sur le côté et je le vois encore paisiblement endormi, sa peluche bleue serrée sous son menton. J’ai sept ans, lui en a quatre. J’ai moi-même deux petites peluches défraîchies pour m’accompagner dans la nuit, mais elles se perdent toutes les nuits, dans le peu d’espace de la tente. Elles ne me sont pas aussi précieuses que l’est ce lapin pour lui. A le voir ainsi, je sais qu’il ne se réveillera pas de si tôt. Alors j’attends les sons annonciateurs de la préparation du petit déjeuner. J’attends en laissant mon oreille s’égarer au hasard des sons qu’elle perçoit autour de la canadienne. Une porte de voiture qui claque, la fermeture d’une avancée qui s’ouvre un peu trop loin pour que soit celle de mes parents, la sonnette du vélo du voisin et le bruit grinçant de son pédalier, un criquet qui semble être juste de l’autre côté de la toile.

Je sors mes mains de mon sac de couchage vert et rose. La gauche s’immisce dans le creux entre mon frère et moi, la droite se pose sur la toile de la tente. Au sol, elle est rugueuse, et désagréable à toucher. Je fais courir quelques secondes mes ongles dessus, par réflexe.
Ce que j’aime par dessus tout, à ce moment du matin, c’est le prisme de lumière qui se fait naturellement entre la rosée du matin et la toile de la tente. Et si je fais glisser mes doigts sur ce tissu rose au dessus de nos têtes, je sentirai cette rosée le traverser. J’exerce alors une légère pression en faisant un arc de cercle. Mes doigts sont mouillés.
Je jette un oeil du côté du sac de couchage vert et noir de mon frère, lequel n’a pas bougé d’un centimètre. S’il savait que je le regarderai ainsi, il me demanderait d’arrêter. Alors je profite de faire ce qu’il n’aime pas pendant qu’il ne le sait pas, et cette supériorité m’amuse beaucoup. Mais son silence m’ennuie. Je crois que je préfère quand il  rouspète…

Avec mes doigts humides, je m’amuse à mouiller son visage. Il râle, il chouine, mais après une brève moue et l’utilisation du lapin pour s’essuyer le nez, je m’aperçois qu’il dort toujours. Je continue alors à attraper la rosée, et la poser sur son nez, ses paupières fermées.
Et c’est là que la bouche coincée entre le sommeil, sa peluche, et son oreiller, c’est là qu’il inspire brusquement et qu’il me marmonne « Il pleut ?! »

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Un commentaire sur “Un jour, on m’a demandé d’écrire sur mon enfance

  1. leduc dit :

    beau texte qui laisse un sourire de souvenirs et de nostalgie…

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