1990

1990, j’ai à peine 4 ans. La maison de mes parents vient d’être construite. La pelouse est clairsemée, et plutôt terreuse. Les pièces blanches me paraissent immenses. Cela tient peut être du fait qu’elles sont assez  vides. Mais, moi je ne le vois pas. Cette maison me plaît : elle est grande.
Et je me sens grande, bien que  je sois obligée de pencher la tête en arrière pour pouvoir parler à mes parents.
Un samedi ensoleillé, je rentre des courses avec ma mère, rendez-vous de la semaine que j’adorais. Je suis toujours dans ses jupons, partout où elle va je vais. Ce samedi avait quelque chose de particulier car je me souviens avoir remarqué sur elle ce sourire et ces yeux pétillants à l’idée de remplir les placards et le réfrigérateur.

Alors que je suis à nouveau devant cette maison que je connais par cœur aujourd’hui, je sens revenir en moi cette petite fille que j’étais.

Au retour du supermarché, je monte, guillerette, les marches du sous-sol pour monter au rez-de-chaussée, sentant derrière moi les pas lourds de ma mère chargée de tous les sacs de provisions. Je retrouve mon père dans la cuisine, adossé à un meuble. Il a l’air sévère et fermé, je crois. A moins que ce soit le ton de sa voix qui a créé dans ma mémoire ce visage aux traits tirés. Ma mère entre dans la cuisine, et à peine a-t-elle posé les sacs sur le carrelage beige, que mon père fronce les sourcils. Je sais aujourd’hui que c’est la profusion de sacs qui l’a effrayé. La profusion, alors qu’enfant, je ne voyais rien de choquant. Pour moi les courses sont banales, obligatoires, imparables, une nécessité pour se nourrir et vivre. Mon père fait face à ma mère l’espace de quelques minutes, un temps infini. Je suis à hauteur de leurs genoux, et je les regarde, mes yeux  allant de l’un à l’autre. Il lui demande « Tu en as eu pour combien ?» avec un ton de voix aussi froid que le carrelage. La voix de mon père est telle qu’elle laisse transparaître ses sentiments : un mélange de colère et d’angoisse latente.
« 500 francs » lui répond-elle, lui tendant le ticket de caisse comme s’il lui brûlait les doigts. Le soleil ne brille plus, et ma mère n’a plus rien de guilleret. Je la vois se fermer à son tour, tentant de ranger méthodiquement ses provisions. Un sentiment lourd s’est abattu sur nous, et je sais qu’aujourd’hui, cela s’appelle le sentiment de culpabilité. 500 francs pour manger, 500 francs est-ce une si grosse somme pour se nourrir ?  Je ne comprends pas alors qu’au-dessus de ma tête s’ensuit un débat sur l’utilité de chacun des articles. La remise en cause des courses, de nos repas, du chèque qu’a fait ma mère, la transpiration sur le front de mon père,  son regard qui se perd dans le champ devant la maison, sont tous autant de souvenirs qui m’apparaissent dans la nuit qui m’entoure.

Je suis sur le pas de porte de cette maison qui fût celle de mon enfance, et je tiens à la main une bouteille de champagne achetée 45€. Je la regarde, et pense quelques secondes à l’air qu’aurait eu mon père si nous étions en 1990 et que je lui offrais cette bouteille. Il ne me présenterait certainement pas le sourire serein qu’il affiche aujourd’hui. L’époque a changé, le temps a fini par lui offrir une tranquillité d’esprit, une situation stable. Et ce soir, c’est particulier : ma mère et lui ont tous deux des étoiles pleins les yeux. Nous sommes en 2012, ils sont enfin propriétaires.

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