Rose

Peu de présence ces derniers temps, la fin de l’hiver abîme mon moral… et mon inspiration.
Mais je me relance avec l’atelier d’Olivia Des Mots Une Histoire.
Les mots de cette édition n°57 sont :
automnenordchauffeurceux-ciamandiercrayonpagemaisonchantierventripotentazurphilosophierubicondapologieprincesserosebananierclaviernidruinerharmonicacoquelicotmagnétiquebeurrecomédie

Ceux-ci s’emmitouflent dans de grosses écharpes ajoutées au-dessus de leurs légers blousons de cuir. Ceux-là se réchauffent sur les terrasses de café, enlaçant leur tasse de thé de leurs mains gantées de laine. Tous sont nostalgiques de leurs souvenirs ensoleillés à l’ombre des bananiers, du parfum des amandiers qui enveloppait leur peau, de la couleur azur de la méditerranée.
Après avoir exposé leurs courbes dénudées aux températures chaudes, l’arrivée de l’automne les emmenait vers des jours plus sombres. Les pulls déformés seraient désormais mis à l’honneur pour cacher les prémisses d’une allure ventripotente propre à l’hiver et au retour des recettes au beurre de belle-maman.

Rose pourrait ne pas être là, dans le chemin du mistral qui débutait ses froides rafales. Rose pourrait être à l’abri, dans sa maison, son nid douillet, protégée des frimas de la saison. Elle pourrait, si elle leur ressemblait. Elle pourrait laisser courir son imagination sur les touches d’un clavier d’ordinateur. Elle pourrait, si elle leur ressemblait.

Peu importe les joues rubicondes, et la sécheresse de ses lèvres, Rose se sentait vivante, forte, invincible devant ce paysage. Comment rester insensible devant ce que lui offrait la Nature et l’Histoire réunies : une puissance silencieuse. Les touristes ont déserté le bord des plages. La mer s’offre donc toute à elle, en ce dimanche matin, usant de son pouvoir magnétique pour l’ensorceler.
L’air était frais, vivifiant. Le vent lui chuchotait des airs connus d’elle seule, qui dans le creux de ses oreilles, ressemblaient à des sons d’harmonica.
Elle l’avait finalement rejoint ce fantasme de vivre près d’une mer délaissée, critiquée, mais qui l’a faite vibrer dès qu’elle a croisé son regard. Ce n’était plus un fantasme, ce n’était plus un rêve. L’intimité qu’elle ressentait quand elle foulait le sable épais et dru des plages du nord n’était pas une idéalisation irréaliste. Le sentiment d’être là, à l’endroit où elle devait être l’enivrait toujours autant que le jour où elle avait emménagé. Vivre près de la mer est une philosophie de vie, surtout si on prend soin de sa chance, si on voit toujours autant sa magie.

Elle laissa ses longs cheveux roux aller au vent. Ils s’emmêlaient, se mêlant aux embruns maritimes. Le démêlage serait difficile, mais il était minime comparé au plaisir qu’elle ressentait en cet instant. Elle resserra son long gilet gris autour d’elle, et se laissa guider par les empreintes de ses pas qui s’enfonçaient dans le sable humide. Elle glissa dans ses grandes poches, ses mains enveloppées de mitaines en laine. L’une d’elle se referma sur son carnet, et son crayon qu’elle mettait toujours ensemble. En effleurant la tranche des pages que la couverture en cuir protégeait, elle sentit son coeur se serrer. Elle ferma les yeux quelques secondes puis se dirigea vers le sable sec, et s’y asseya. Sur la digue au-dessus d’elle, les coureurs poussaient plus loin leurs limites, des mères de famille s’entraînaient en poussant des landaus. La vie n’est finalement qu’une gigantesque comédie, où chaque être tente de trouver sa place, son rôle.
Les gens ont chacun des trésors, dont ils sont les seuls détenteurs de la clé. Un trésor, sous forme d’addiction.
Personne n’avait compris pourquoi Rose avait tout quitté pour cet endroit. Personne ne comprenait ce besoin qu’elle avait d’aller face au vent le dimanche matin, et de se laisser ensuite aller à écrire frénétiquement dans son carnet bleu. Elle n’avait jamais eu envie de faire l’apologie d’une sensation qui lui était personnelle, intime. C’était ainsi, se perdre en justifications serait inutile, toxique.

Ce carnet qu’elle ne quittait des yeux, qu’une fois chez elle, abritait des histoires magiques, des princesses inconnues, des villes en ruine, des fantômes en proie aux regrets, des âmes égarées. Toujours le même crayon qui s’égare dans des époques différentes, qui s’invite dans des vies d’autres, faisant de ces pages blanches un chantier d’idées inestimable pour Rose. Parfois, elle glisse une part de ses souvenirs, de ses ressentis : tous connaissent les coquelicots, et sont fascinés par leur vie éphémère.

Ce matin, Rose s’est exilée dans une toute autre époque, laissant son fidèle crayon dresser le cadre des années 60 au bord de cette mer qu’elle chérit tant. Le décor teintée de beige et de bleu, se pare finement d’un voile d’histoire. Les couleurs apparaissent moins vives, plus ternes, plus mélancoliques.
Au-dessus d’elle, au bord du chemin qui commence son tracé sur le bord d’une route goudronnée pour se perdre ensuite au coeur des dunes, elle imagine une voiture noire à l’arrêt. Un homme, probablement le chauffeur de la voiture, s’est adossé contre le capot, à côté du rétroviseur. Il a une moustache ni fine, ni fournie, et porte un chapeau. Son regard se perd dans la contemplation de l’eau sous ses yeux. Alors qu’il a glissé une main dans une de ses poches, l’autre se laisse guider par la balade d’une cigarette fumée à allure régulière.
Que cherche-t-il, qu’attend-il, que pense-t-il ?
Seule Rose le sait, l’écrit, le garde pour elle, pour peut-être un jour dévoiler ses secrets…

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Cette entrée a été publiée dans Portraits.

18 commentaires sur “Rose

  1. marlaguette dit :

    Petit carnet intimiste chargé de tant d’histoires…

  2. J’aime!!!! (Tout quitter pour écrire semble être inspiré par ces mots imposés… idem pour moi!!)
    Bravo pour cet élan d’inspiration!!!

  3. […] Mind the gap, Valentyne, el canardo, marlaguette, Violette dame mauve, Asphodèle, lucie, wens, Julie Mallauran, Pierrot Bâton, la belette Envie de partager cet article […]

  4. Contempler la mer, été comme hiver, est un vrai plaisir. Plutôt solitaire, d’ailleurs.

  5. Tu as, en effet, en effet un rêve commun avec insatiable charlotte! Et tu le communiques bien!

  6. Soene dit :

    Mais alors, il y aura une ou plusieurs suites… avec ce petit carnet et ce crayon !
    Bon we e bises de Lyon

    • @soene : rose me plait bien comme personnage. Il faut dire qu’elle m’a chamboulee toute la nuit et la journee qui a suivi l’ecriture de ce texte. Alors une suite? Pourquoi pas

  7. Valentyne dit :

    Un crayon magique qui permet de voyager (aussi dans d autres époques )
    Joli portrait de femme :-)

    • @valentyne Cette sensation de crayon magique me plait bien ! Je voulais faire reference au choix que l’on fait d’ecrire avec tel ou tel crayon. Finalement il y en z toujours un que l’on apprecie plus que les autres.

  8. wens. dit :

    On se laisse emporter par le vent, la mer et les mots.

  9. Gwenaëlle dit :

    Belle promenade dans le vent et l’air marin. J’aime bien l’histoire dans l’histoire, à la fin…

  10. Solange dit :

    J’aime beaucoup ce portrait de femme…
    Solange

  11. Ceriat dit :

    C’est en effet une jolie histoire. :D J’aime beaucoup. :D

  12. C’ est cette mer là, ce vent là, ces dunes là que j’ aime! Je comprends bien ta Rose…

  13. elcanardo dit :

    Le tout quitter, pour se perdre et trouver l’inspiration.. ce défi semble tourner autour de ce thème… étonnant, ce crayon… il semble que tu le tiens entre tes doigts :-)

    Coincoins magiques

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