Souvenirs d’enfance…

Une nouvelle flopée de mots pour cette nouvelle édition de Des Mots Une Histoire, chez Olivia :
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Je me souviens de tant de choses qu’il m’est impossible de les définir toutes clairement. Je pense souvent à un endroit de mon enfance que je revoie pastel. Chaque son, chaque odeur, chaque goût, chaque sensation, s’est imprégné en moi. Si je ferme les yeux, je peux encore sentir toutes les émotions qui m’exaltaient, enfant. Pourtant tout cela est si loin de ce que je suis aujourd’hui… Certains souvenirs ont ce pouvoir de s’imposer à vous, dans toute leur authenticité. L’esprit a cette magie de vous replonger dans des images passées, légèrement délavées.
Si précieuses, si inestimables, qu’en les effleurant, on sent une certaine apesanteur. C’est flou, et net à la fois, comme un rêve. Des instants figés, que l’on prend le temps de découvrir sous toutes les coutures, de revivre à l’infini.
Je me balade ainsi dans mon inconscient à observer ces délicieux instants de bonheur entre une enfant, moi, et ses grands parents…

Je me souviens des goûters, où ma grand-mère me tendait toujours un verre de lait chaud sucré. Je me souviens de son goût fondant glisser dans ma gorge.
Je me souviens que j’adorais çà.
Aujourd’hui, le lait fermier m’écœure à sa seule odeur…

Je me souviens de la boue sur mes chaussures en automne, et de la cueillette des cassis en été. Peu importait les variations climatiques, à chacune des saisons de l’année, la ferme me présentait un visage nouveau, avec ses avantages et ses faiblesses. L’hiver, la ferme était davantage camouflée, mais la neige rendait tout magique. L’herbe enneigée bruissait sous mes pieds, où je m’amusais à laisser mes empreintes. J’étais bien loin des animaux que s’imaginent les gens de la ville. Au mot « chapon » j’associais le torchon que l’on utilisait pour envelopper un poulet, comme un chapeau…
Je me souviens que dans la cuisine il n’y avait pas d’allumettes, mais uniquement un manche blanc avec un énorme poussoir rouge dessus, qui faisait des étincelles quand on le pressait.
Je me souviens que j’adorais çà.

Je me souviens du grincement de la porte en bois du poulailler, du bruit de la paille, et du froissement des ailes des poules, lorsqu’elles me sentaient.
Je me souviens des plumes dispersées ici et là, de l’odeur qu’il renfermait et de la chaleur des œufs fraîchement pondus.
Je me souviens que j’adorais çà.
Les poules caquetaient toutes dans un brouhaha auquel j’étais attachée. Je les aimais bien, je ne venais jamais avec un objet qui aurait pu les effrayer, comme une lame. On ne demande pas à une enfant de 5 ans de tuer des poules… Ma grand-mère m’avait bien expliqué ce qu’elle faisait avec les oies, et comment elle couraient sans leur tête dans toute la ferme, mais jamais je n’ai eu droit à ce spectacle…
Je me souviens que j’imaginais çà très drôle.

Point de chat dans cette ferme, mais une chienne, que je ne voyais que très peu. Il est parfois curieux que l’animal le plus domestique que l’on connaisse aujourd’hui, ait été celui le moins libre dans tous les animaux côtoyés à l’époque. La vie change, nos points de vue aussi.
Il y avait le chef des oiseaux à plume : le coq. Fier comme un pan, il me réveillait avec son chant matinal. Jamais je n’ai eu envie de le faire taire. Jamais je n’ai osé franchir le grillage qui gardait son repère, son harras. Avec sa crête et sa caroncule rouge, son arrogance et son oeil vif, il m’a toujours intimidée. Son bec pointu et ses grands griffes lui donnait un air méchant.
J’ai eu la chance de voir un vrai pan dans cet espace grillagé, casé entre le poulailler à droite, et un hangar derrière. Ses couleurs bleues m’émerveillaient. Il était encore plus majestueux que le coq.
Je me souviens que j’adorais çà.

Je me souviens courir voir les vaches à l’étable, dans la cour. Je me souviens tomber et m’érafler les genoux. Haute comme trois pommes, je ne tombais pas de bien haut. Les mouchoirs étaient tout de même indispensables pour éponger mes sanglots et le sang qui coulait le long de mes jambes. Le foin des vaches me tenait à coeur, autant que les oeufs dans la paille du poulailler. Parfois, mon grand-père m’emmenait dans les champs. Il m’asseyait sur le petit siège, situé à l’arrière de son tracteur rouge, et brillant. De là haut, le bitume des routes de campagnes me donnait le vertige.
Je me souviens que j’adorais çà.
Souvent au retour, j’avais le droit de conduire et tenir l’immense volant du Ferguson. Ce n’était rien d’autre que de l’insouciance, un moment de bonheur.
Je me souviens que j’adorais çà.

Je me souviens du couffin en osier, dans lequel je transportais ma poupée Charlotte partout. L’été, je la posais dans l’herbe douce, et je m’asseyais à la grande table sur la pelouse, pour lire un livre Martine. C’étaient de vieilles éditions que ma mère avait lues avant moi. J’aimais l’odeur poussiéreuses de leur couverture cartonnée.
Je me souviens que j’adorais çà.

D’autres fois, je feuilletais des catalogues, tentant d’imiter les grandes personnes qui usent d’un doigt léché pour tourner les pages. Mais je me lassais vite, les pages étaient trop fines, et le goût de papier asséchait ma bouche.

Je me souviens des après-midis avec ma grand-mère à la stabulation, de l’odeur particulière de l’endroit, des combinaisons vertes, et du lait que l’on tirait des vaches. Je me souviens du bruit d’aspiration que faisait les tuyaux une fois posés sur leur pis, et du bruit assourdissant du meuglements des vaches mêlé au tintamarre des machines qui rassemblaient tout le lait dans un immense bocal. Je regardais ma grand-mère me montrer les pratiques de la traite manuelle, en trouvant le geste compliqué, et le résultat magique.
Je me souviens que j’adorais çà.

Au fil des années, le contexte a changé. D’autres enfants sont nés, et plus rien n’a été comme avant. J’ai changé. Un jour, les poules se sont mises à m’effrayer sans avoir rien changé à leurs habitudes. Je n’étais plus seule à me faufiler dans les cassissiers à la quête de quelques grappes mûres. La pelouse est devenue moins calme, devenant le terrain de jeux des garçons et leurs matchs de foot. Les adultes riaient, et se balançaient des sauts d’eau à la figure, en plein été, avant de s’embrasser comme des enfants.
Alors qu’adolescente je m’étais prise de passion pour les croquis abstraits, les petits distribuaient des barbouillages à toute l’attablée.

Les années ont passées, et aujourd’hui, cette ferme n’abrite plus que de lointains souvenirs, contrastant avec d’autres venus s’installer là au cours des vingt dernières années. Les rires, et les égratignures dans la cour aux gros cailloux se sont égarés dans les remous familiaux.
Mais les souvenirs résistent au temps, et les liens tissés au cours de ces années capitales restent intenses.

J’aime penser que je me souviendrai encore longtemps des ces instants adorés…

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17 commentaires sur “Souvenirs d’enfance…

  1. wens. dit :

    Beau texte empli de poésie et de nostalgie.

  2. Lilou dit :

    Ton texte est très beau. Les mots imposés placés en force dans chaque paragraphe donne à chaque souvenir un coté unique. Et je constate que la madeleine de Proust fonctionne toujours quel que soit le texte.

    à tantôt
    Lilou

    • @Lilou Grâce à toi, la madeleine de Proust vient de me revenir. J’avais complètement oublié sa signification…
      Merci, les mots m’ont vraiement déclenché tous ces souvenirs, je n’aurais pas pu écrire autre chose…

  3. Ah, les souvenirs d’enfant…
    Les poules qui cavalent sans tête, c’est une image qui moi m’avait traumatisée, gamine.

  4. Sublime… Nostalgique juste ce qu’il faut… Bravo!

  5. Soene dit :

    De beaux souvenirs que tu partages aujourd’hui avec nous, comme dans un journal intime.
    Certaines images me parlent aussi, la campagne, la ferme et ses animaux, les Martine, etc. et l’odeur du lait chaud qui m’a toujours écoeurée :)
    En lisant ton billet, j’avais à nouveau 7-8 ans…
    Bon we et bises de Lyon

  6. covix dit :

    Bonsoir,
    comme c’est beau ces souvenirs…souvenirs partagés… la nostalgie nous habite avec sa poésie si bien déclamée…
    Bonne soirée
    @ plus

  7. Valentyne dit :

    J’aime bien les souvenirs pastels de ton enfance ….. Et un jour on grandit et on se souvient :-)

  8. Ceriat dit :

    Quels agréables souvenirs et si bien racontés. :D On même les effluves qui viennent nous chatouiller les narines. :D

  9. Moi aussi j’en ai lu des Martine… Et je les ai toujours!
    Pas sûre qu’on puisse brancher une machine à traire sur une pie… Je te taquine! ;)

  10. Ce texte est magnifique, il m’a transportée dans les souvenirs de la campagne, d’enfance, d’insouciance. Je retrouve beaucoup de moments de ma propre enfance là-dedans… Ca me touche!
    Quand je pense que Anne Percin a été éditée pour son si mauvais livre sur l’enfance à la campagne chez ses grands parents et que tes mots sont bien plus emplis de sens…

    • @BlancheDeCastille J’ai hâte que l’on parle d’Anne Percin demain…
      Mais là tous ces messages ajoutés au tien… Je suis très émue par ces retours sur ce texte… Vraiment, très touchée.

  11. elcanardo dit :

    Moi aussi les poules sans tête sont restées dans ma mémoire de gosse… Beau texte donnant la vedette à la quasi totalité de la liste des mots !!

    Coincoins applaudissements !

  12. quel bonheur de lire ces souvenirs nostalgiques ! bravo

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