Atmosphère bigarrée

Pour cette première participation 2012 à l’atelier d’Olivia « Des Mots, Une Histoire », les mots étaient : cactus – documentaire – blasphème – chérir – pie – pimenter – matin – ressenti – gel – graine – bronchiolite – fromage – sarabande – mordant – gage – épaulette – dérision – givre – précipice – otarie – patinoire – nuit – excédent – frénétique Où s’en était-il donc allé le temps où rien ne lui faisait peur ? Qu’étaient devenus sa force, son arrogance, sa prétention, sa ténacité, qui le caractérisaient tant avant ? Tout était passé si vite. Il n’a rien vu, rien senti. C’est comme si le vent avait soufflé sur lui, le traversant de part en part, sans qu’il ne remarque quoi que ce soit. Il s’était insinué en lui, lui dérobant toute une partie de lui : ces graines de force de caractère comme disait sa grand-mère. Marc se sentait dépossédé de ses repères, perdu dans un monde qu’il ne connaissait pas. Jamais il n’avait ressenti un tel sentiment, cette sensation de chute sans fin dans un immense précipice.

Où était-il ? Il ne discernait plus rien de ce qui l’entourait. Une femme lui parlait, mais il ne comprenait pas. Elle avait un visage très expressif, et une voix aïgue. Il ne percevait que les sons sans en comprendre le sens. Il y avait beaucoup de bruit autour de lui. Chaque son entrait en lui comme une aiguille, s’infiltrant par les tempes et la racine de ses cheveux. Il ferma les yeux et se mordit férocement la lèvre inférieure pour fuir. Il fallait que cette sarabande infernale de couleurs et les cris babillards de cette pie cessent. Il voulait partir loin, s’enfuir… Enfant, rien ne lui faisait peur, ni les professeurs qui le jetaient dehors, ni les remontrances de ses parents. Il était près à tout entendre, tout voir, tout subir. N’avait-il pas été accusé de blasphème en collant au Christ de la petite chapelle un chapeau fait de cire de fromage, lors d’un cours de catéchisme ? La colère qui avait empourpré les joues de Soeur Marguerite, l’avait davantage amusé qu’effrayé. Le souvenir d’une après-midi d’été lui revint soudain en mémoire. Un mercredi, où Marc se baignait avec ses camarades d’école, à quelques mètres de son père, il n’a pas hurlé quand une tête étonnante est sortie de l’eau juste devant lui. Les autres ont décampé, se désarticulant les bras et les jambes pour s’extirper des eaux sableuses de la mer du nord. Même son père arborait un air grave, lui hurlant de revenir à la serviette immédiatement. Il faisait de grands signes frénétiques tout en se rapprochant du sable. Marc était resté : pourquoi aurait-il eu peur ? Ce n’était qu’une otarie… Il avait vu comment elles vivaient dans un documentaire télévisé, et il n’y avait pas de quoi être effrayé. Il l’avait regardée dans les yeux, l’avait touchée, puis elle avait disparu sous l’eau, lui effleurant les jambes. Sa peau était particulière, désagréable. Par la suite, aucun de ses amis, pas même son père n’avait daigné le rejoindre. Tous des trouillards… Jamais il n’avait peur… Quand Marc rouvrit les yeux, le vacarme environnant était toujours présent, mais il pouvait le supporter. Sa tête le faisait moins souffrir, bien que son esprit soit toujours aussi perdu. Sa vue n’était pas claire, il ne distinguait que d’épaisses tâches blanchâtres autour de lui. Du blanc, il frissonna tout à coup. Il avait froid. Pouvait-il rire s’une situation qu’il ne comprenait pas lui-même ? Pouvait-il tourner en dérision cet état de flottement dans lequel il se sentait ? L’image de la patinoire de son enfance restait figée dans son esprit, à la manière d’une photo sur la fin d’un négatif qui tressauterait sans discontinuer à la lecture… Cette image était ridicule et il le savait. Tout lui semblait accéléré, tandis que lui restait immobile, impuissant, comme givré par un vent glacial. Finalement, il s’était avancé dans un chemin bien plus escarpé qu’il n’avait pensé… La route lui avait semblé si calme jusqu’ici : comme un désert habité ici et là de quelques cactus qu’il avait su éviter. Il avait laissé les problèmes épineux à ses amis, qui avançaient toujours fébriles et anxieux. Alors qu’ils se débattaient tous avec des angoisses intérieures, lui se rassurait en se persuadant que jamais il n’aurait à affronter çà. Mais çà, c’était avant… Le choc avait été rude, il ne s’était évanoui que quelques minutes selon l’infirmière. Il avait pourtant la sensation d’avoir sombré des heures. Voilà qu’elle le forçait à boire un verre d’eau maintenant. Une eau si froide qu’il lui sembla qu’elle était gelée. Il sentait sa lèvre ensanglantée engourdie. D’un geste de la main, il utilisa sa manche pour retirer l’excédent de sang qui souillait son menton. En se relevant de sa position demi-allongée, il sentit l’épaulette de son cardigan ce qui le fît sourire. Le petit garçon impertinent qu’il était avait bel et bien laissé place à un homme. L’infirmière récupéra son verre d’eau, et lui tendit ses lunettes. Marc les chaussa sur son nez, passant aussitôt la main sur son épaisse barbe. Il souriait tant que ses joues lui firent mal, il vit, et il comprit. Voilà donc celle qui était à l’origine de tous ses tracas. Jamais encore une fille ne l’avait fait perdre connaissance. Cela méritait d’être souligné. En plongeant dans ses grands yeux bleus, il sut qu’il l’aimerait et la chérirait plus qu’il n’avait jamais imaginé. Ses tripes nouées se rappelaient à lui, jamais plus elles ne se démêleront. Maintenant qu’elle était là, elle n’allait pas se gêner pour pimenter sa vie aussi souvent qu’elle le pourrait. Il avait joué, et il avait obtenu en récompense une fille qui prendrait en gage ses nuits, invoquant la douleur d’une otite ou d’une bronchiolite. Ses matins n’auront plus la couleur de l’insouciance, désormais il avait une vraie responsabilité. Le couple qu’il formait avec Lili s’était élargi : ils étaient trois désormais. Et malgré toutes les difficultés qui s’étaient bousculées dans son esprit à l’idée d’être père, il savait qu’il les surmonterait. Bien sûr, la peur le suivrait désormais au quotidien, mais il saurait l’affronter.

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13 commentaires sur “Atmosphère bigarrée

  1. wens. dit :

    Fragile les hommes…je me suis évanoui trois fois…de bonheur.

  2. la belette dit :

    Joli texte en effet!

  3. Superbe texte!!! On s’attend à ce que ça se passe mal…et en fait c’est super, la fin est belle!!! BRavo!

    • Je suis touchée vraiment car c’est un texte que j’ai eu beaucoup de mal à mettre en forme… À force de le tourner et retourner, j’avais l’impression qu’il perdait de son sens.
      Je suis vraiment ravie de voir finalement qu’il sonne « juste »…

  4. ceriat dit :

    Ton texte est très bien rendu et l’histoire est surprenante. :D Ton idée est excellente, j’adore ! :D

  5. Valentyne dit :

    Une excellent idée ce texte :-)
    J espère que ce nouveau papa ne gardera pas de séquelles de ce malaise :-)

  6. Je croyais qu’il venait d’avoir un accident… Mais non, un heureux événement. Ca se termine bien!

  7. Ouf! C’ est que du bonheur !

  8. elcanardo dit :

    Heureux dénouement en effet… Dans la tourmente de l’incompréhension on finit par voir la lumière ! Vraiment une très belle façon de terminer ma lecture de tous les textes de ce désir d’histoires !! Bravo !!!!

    Coincoins naissants !

  9. Solange dit :

    Pour une première, c’est franchement une réussite !
    Solange

  10. Soène dit :

    Bien sûr je n’avais pas imaginé cette fin là, en lisant ton texte. Une belle surprise après tous ces meurtres dans la 55e d’Olivia.
    A bientôt pour la 56e :)

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