Turbulences

Cette semaine avec son atelier « Une photo, quelques mots », Leiloona nous offre la possibilité de laisser divaguer notre imagination sur un très beau portrait de Kot.
Rendez-vous sur son site bricabook.com pour avoir accès aux différents récits, et bien d’autres choses !

Son poing est sérré comme si elle se préparait au combat.
Je sens bien qu’elle ne fait qu’osciller entre angoisse et révolte, crainte et résistance. Je suis là, impuissant, passif, témoin de ses perpétuelles hésitations. Depuis 10 minutes elle est prostrée ici, au milieu de la rue, perdue dans ses pensées, à se questionner sur ce qu’elle doit ou ne doit pas faire. Je tente d’attraper son regard, mais en vain. Alors je l’observe, je guette ses gestes, la direction de ses pieds, ses manies inconscientes.

Mes sentiments pour elle sont confus. Je la connais depuis si longtemps, que j’arrive à un point où notre relation m’apparaît complexe, floue. Depuis toujours, je l’écoute pendant ses moments de détresse, ses instants de tristesse.
Elle ne connait pas la joie, elle dit qu’elle a besoin de moi, mais chaque fois, je ne vois que des larmes sur ses joues, et aucune chaleur dans ses yeux. Jamais je ne l’ai vue sourire. C’est à cause de çà que j’hésite à la laisser tomber, là tout de suite. Ca peut paraître brutal, mais je suis moi aussi en proie à de grandes turbulences.

Je me sens l’envie de m’envoler vers une autre destinée.
Peut-être sera-t-elle funeste, ou miséreuse, mais peu importe. Je ne peux plus supporter qu’elle m’utilise comme une éponge à émotions, où qu’elle me presse comme un citron trop mûr.

Je reconnais que je joue la carte de l’égoïsme à un moment où elle se bat avec ses peurs, ses doutes, et ses inquiétudes.

Elle est à un carrefour de sa vie, et ne sait quel est le chemin le moins accidenté à emprunter. Comment savoir d’ailleurs ? Comment décider s’il faut se fier à la raison ou à l’intuition ?
Chaque soir depuis trois jours, elle tente de s’éclaicir les idées en venant ici, sur ce trottoir, à cet endroit précis. Elle se pose à une distance raisonnable de l’entrée de cette grande maison d’édition parisienne, et la fixe de longues minutes.
Elle s’imagine traverser le hall d’entrée, badger le portillon dernier cri d’un geste assuré, et saluer la standardiste d’un geste de la main. Elle pourrait avoir ces habitudes chacun des matins qui l’attendent, si elle voulait. Quelle femme serait-elle alors ? Resterait-elle la même qu’aujourd’hui ? Tout plaquer, changer de métier, de secteur pour un poste dont elle a toujours rêvé, est-ce vraiment raisonnable ? On est venu vers elle pour lui proposer parce qu’on croit en elle… mais elle, croit-elle suffisamment en ses talents, ses capacités ?
Un fantasme, professionnel ou pas, se doit-il d’être réalisé ?

Elle espère qu’un indice sur cette enseigne, sur ces portes battantes, dans les moulures de l’immeuble haussmanien, lui indiquera quelle est la décision à prendre…
Chaque soir, elle tergiverse et elle m’emporte avec elle, comme un canot de sauvetage qui l’empêcherait de se noyer dans des spéculations inutiles…

Quand même, elle pourrait avoir un peu plus de reconnaissance pour moi. Depuis des années que je lui suis fidèle, que je reste fort à ses côtés, jamais elle n’a eu un geste tendre envers moi. Je me contente de voir dans son regard un semblant de gratitude pour le réconfort et la protection que je lui apporte.
Peut-être devrais-je me satisfaire de çà… A quoi bon me laisser emporter par le vent et ses rafales ? Jamais je n’aurai une maîtresse aussi soigneuse. D’autres se contenteraient de m’oublier sans un regret, pas elle…
Mon sort est plutôt enviable, si on y pense… Je ne suis qu’un parapluie…

photo portrait

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10 commentaires sur “Turbulences

  1. Leiloona dit :

    Ah ah excellent ! :D Bien trouvé la chute !
    Au début, je me suis dit « non mais quel mufle, encore un qui prend la poudre d’escampette quand il y a des soucis, puis « ah peut-être a-t-elle ses torts », et puis zioup, la chute ! ;) Merci ! :D

  2. Leiloona dit :

    « bien trouvée »

  3. Génial!! Très bonne chute!!

  4. Asphodèle dit :

    Je n’ai pas vu venir la chute et je commençais à penser qu’il s’agissait de deux solitudes égoïstes qui se reprochaient des choses sans toutefois pouvoir se passer l’un de l’autre… :)

  5. Gwenaëlle dit :

    J’aime beaucoup aussi. Quelle vie, parapluie, quand même, quand on y pense! ;-)

  6. Jean-Charles dit :

    Je vais répéter : quelle chute !
    Chacun son regard effectivement, le mien n’est rien que celui d’un homme…moins tendre !!!

  7. Ceriat dit :

    La réflexion du parapluie est habile et le texte est beau. :-)

  8. lucie dit :

    si les objets pouvaient parler oui ils en diraient des choses…
    elle est touchante cette femme qui hésite et ne se fait pas confiance…

  9. Valentyne dit :

    Très bien vu : le poing serré, les turbulences …et la maitresse :-)

  10. mathylde dit :

    Une chute intéressante et un beau texte, très bien écrit !

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