Qu’est ce que je fais là ?

Me voilà ici, un dimanche. Cet immeuble de verre est mon lieu de travail depuis 3 ans.
D’extérieur, les badauds imaginent une entreprise basique avec les patrons, les employés, les objectifs, les réunions et brainstormings. On ne le croirait pas, mais derrière ces fenêtres se cachent aussi des situations qui mettent en péril des hommes, et des femmes quelque soit leur grade. Patrons, administratifs, commerciaux, chaque équipe a son lot de petites dérives plus ou moins importantes.
Moi, je suis une secrétaire. On m’appelle aussi « assistante de direction » parfois. Mais je me vois davantage comme la femme à tout faire, au service de mon chef : un homme marié, sûr de son pouvoir, et tout aussi égocentrique. Bien qu’il ait une famille, il semble adorer travailler en nocturne au bureau.

Un café ? Une photocopie ? Des heures supplémentaires ? Un bilan de fin journée ? Une réunion à peaufiner à 20h ? Un bug informatique à régler ?L’accompagner à des dîners d’affaires ? J’ai dit oui pendant longtemps. Pas d’homme à la maison, pas d’enfant, j’étais certaine que donner de ma personne m’ouvrirait les portes d’une carrière à la hauteur de mon ambition.

Obsédée par mon emploi, les comptes-rendus à rendre, les clients à contacter, je n’ai jamais pris le temps d’observer cette oeuvre magistrale qui trône devant notre entreprise. J’ai pris quelques minutes pour la regarder, il y a 3 ans, à l’occasion de mon entretien d’embauche. J’ai levé la tête vers elle, perchée sur mes escarpins neufs et raides, et elle m’a déstabilisée. « Mais que fait cette tête effrayante ici ? Quelle idée, franchement ! » . Depuis, je n’ai plus jamais levé la tête, préférant regardant mes pieds, ou mes mails sur mon téléphone.

Pourtant, un jour où un magnifique arc-en-ciel s’étendait dans le ciel au-dessus d’elle, j’ai levé la tête et je l’ai vue dans toute sa splendeur. Loin de me faire peur, elle m’a inspiré confiance. J’ai eu la sensation que je pouvais l’écouter. C’est peut être mon imagination, mais je lui ai trouvé une certaine humanité.

Alors me voilà, ici, un dimanche, devant elle. J’attends qu’elle me parle. Je me suis allongée sur les marches pour l’écouter encore plus attentivement. Après tout, personne ne peut me voir : il n’y a personne le dimanche. Tous ont troqué leur costume contre la casquette du bon père de famille.
Elle si belle, si forte, si digne. Elle m’inspire. En observant ses souffrances physiques, ses blessures apparentes, je me dit qu’elle pourrait être un modèle à suivre pour beaucoup de monde. Son regard est toujours porté loin devant elle, elle tourne le dos au monde parfois sadique de l’entreprise pour suivre sa propre voie. Contrairement à elle, à chaque coup, moi, je ne fais que me courber un peu plus.
Qui pourrait comprendre que les coups les plus vicieux, les plus invisibles, sont les plus douloureux. Je me sens parfois seule, et me demande si je ne me fais pas des idées. Après tout, cette relation malsaine est peut être propre au monde de l’entreprise ? C’est mon premier poste, je n’ai pas trop d’expérience pour comparer. Pourtant, je sens bien que je dois me défendre.
Je suis restée très souvent tard au bureau le soir, pour des pseudos comptes-rendus de réunion avec mon patron. Depuis le début, il n’a fait que séduire ma confiance en lui pour glisser tout doucement vers un terrain glissant. Les invitations à dîner avec des clients qui se décommandaient à la dernière minute. Ses allusions à peine voilées sur mes expériences sexuelles. Ses mains baladeuses, ses demandes gênantes, et l’évocation quotidienne de la longueur de ma jupe ou la couleur de mes sous-vêtements… Après tout, je suis la seule à pouvoir juger si ma dignité est respectée ou pas.
J’ai bien essayé d’en discuter au tour de moi, mais je n’arrive pas à mettre des mots sur ces faits, tant je me sens salie. « Peut-être que j’en rajoute » me soufflait la petite voix dans ma tête.

Non, je sais que je ne peux plus. Je mérite mieux qu’un emploi de secrétaire à tout faire. Là seule à seule avec ce modèle de dignité, je vois bien que la mienne n’est pas respectée.

Je suis venue ici, ce dimanche, pour emprunter la force et la confiance de ce visage. J’ai pris quelques coups, comme elle, mais je compte bien ne plus me laisser faire. Je vais rester encore un peu, à écouter ses conseils, à me mettre dans sa peau, pour demain être prête à dire Stop. J’aurai le même regard, le même port de tête, et après avoir déposé ma lettre de démission, je partirai la tête haute, tournant le dos à cette entreprise qui m’a dégradée, utilisée. Je suivrai son exemple…
Je vais même prendre une photo pour conserver sa force avec moi jusqu’à demain…

Ceci était ma participation à l’atelier de Leiloona (bricabook.com) :

Publicités

17 commentaires sur “Qu’est ce que je fais là ?

  1. bravo ! texte réaliste et décision à la hauteur …

    en prendre conscience, c’est commencer à réagir … et l’appliquer, c’est éviter le harcèlement … moral …
    toutes les entreprises n’affichent pas ce profil-là, heureusement … quoique …

    ton texte est bien écrit, en tout cas …

  2. salveragazzi dit :

    J’aime beaucoup, bravo…
    Miss So

  3. Leiloona dit :

    A toi aussi cette tête permet de rebondir, reprendre des forces, malgré son côté abîmé.
    Récit guère joyeux, mais malheureusement réel. :(

    Merci de ta participation. :D Les liens sont dans la boîte pour demain matin, 6 h 10 !;)

  4. Un beau texte, touchant. :-)

    • @tous Je m’aperçois que j’écris malgré moi que des textes peu joyeux… même si certains comme celui ci mène à un espoir. Je vais tenter d’écrire la joie, tiens ! Un nouveau défi, je me lance…

  5. Jean-charles dit :

    La seule façon de s’en sortir et de garder la tête haute est bien celle-ci : tourner la page d’une façon ou d’une autre.
    Heureusement que la note d’espoir illumine ce texte un peu trop réaliste.

    • @Jean-Charles : Un peu trop réaliste peut être parce que j’y ai mis un peu trop de moi… Ça faisait un moment que le sujet me taraudait, et parfois une photo vient mettre tout cela en formes…

  6. 32 octobre dit :

    une participation à la hauteur de la statue

  7. Amélie dit :

    J’aime énormément ce texte ! Oui, on se prend des coups dans la vie, mais je trouve que la jeune secrétaire fait preuve d’une force de caractère hors du commun ! Et j’aime qu’elle s’inspire de cette tête monumentale, mais cabossée et donc fragile, quelque part, pour oser relever elle-même la tête et réclamer le respect de sa dignité ! Quitte à faire, pour ça, le sacrifice de son propre travail…

    • @Amélie : Moi aussi j’aime qu’elle prenne cette décision. Parfois, on n’a pas la main sur ce que vont faire nos personnages, leur ligne est déjà tracée… Elle ne pouvait pas décider autre chose.

  8. mathylde dit :

    On a écrit autour du même thème :)

    J’ai bien aimé ton texte!

  9. Gwenaëlle dit :

    La statue dans le rôle de l’oracle pour changer de vie. Bien vu!

  10. Marine Rose dit :

    Un texte qui sonne juste… J’aime bien l’idée qu’au début elle faisait peur et que par la suite elle inspire confiance… Quelque fois, la même chose arrive avec des personnes réelles… Merci Pour ce beau texte…

  11. zeldaetloulou dit :

    C’est réaliste. J’espère que ce personnage gardera un peu de cette force.

  12. Valentyne dit :

    Très bonne idée de prendre une photo imposante pour se donner du courage . Bonne soirée

  13. très beau texte comme toujours :)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s