Quelque chose a disparu depuis ce matin…


A son réveil, elle n’avait pourtant rien senti de différent autour d’elle. Comme chaque dimanche matin, son père est venu la réveiller en caressant ses petites boucles blondes. Comme chaque week end, elle avait sauté de son grand lit pour mettre son pyjama et courir savourer les croissants qui lui chatouillait le nez. Les yeux brouillés, la joue encore marquée par l’oreiller de son lit, elle n’avait rien remarqué.
Même lorsque son père l’a portée sur ses genoux au lieu de l’asseoir sur sa chaise « de grande », elle a cru qu’il s’agissait simplement d’un câlin de plus. C’est vrai qu’elle s’était particulièrement appliquée sur le coloriage d’hier soir… Elle se dit qu’il était sa plus belle réussite.

Mais lorsque son père employa un ton qu’elle ne lui connaissait pas, elle sentit un frisson lui parcourir la gorge. Pourquoi son père prenait-il une voix aussi grave ? Lui, qui, habituellement, lui offrait toujours son plus beau sourire, lui présentait là des yeux bouffis, et curieusement rouges.
Il lui a demandé de le regarder, et de l’écouter attentivement. Claire rêvait de croquer dans ce croissant au beurre, posé à côté de son bol de chocolat… Mais elle oublia vite, en se disant que s’il était posé là, il ne bougerait pas…
Aussi, ce matin là, lorsqu’il lui demanda de l’écouter, elle le fit. Attentivement, comme il lui avait demandé, elle fixait ses prunelles noires en se laissant bercer par cette gravité vocale qu’elle découvrait. Il avait employé des mots simples, et elle avait compris le sens de chacun. Pourtant, non, elle ne le croyait pas. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Elle préféra ne rien dire, et attendre de voir par elle-même. Elle mangea son croissant, but son chocolat, et continua sa petite routine du dimanche matin presque normalement, avec son père.
Non, Claire refusait de croire ce qu’il avait dit. Elle avait dû mal comprendre certainement. Mamie allait juste être en retard, çà doit être çà. Du haut de ses 4 ans, son esprit bouillait comme une marmite, analysant chaque mot entendu… Elle sent bien que quelque chose a disparu autour d’elle, mais le voir était trop difficile.
Comme chaque dimanche matin, à 10h, la voilà assise sur sa chaise, à l’Eglise. Tout était presque conforme aux dizaines de dimanches qui ont précédé.
Sauf qu’elle n’avait pas été coiffée, ses cheveux étaient à peine démêlés de sa nuit.
Sauf qu’à côté d’elle, la chaise était vide. Le petit rituel dominical lui avait été imposé par la ferveur catholique de sa grand-mère, mais elle avait apprécié dès la première messe. Elle lui avait appris à aimer les chants religieux en lui faisant remarquer qu’ils raisonnaient tous comme par magie contre les parois de l’église.
Elle lui avait fait découvrir la beauté des dessins sur les vitraux, et comme leurs couleurs étaient vives. Après avoir laissé éclater une fois son admiration, et s’être faite grondée par des regards accusateurs, elle avait appris à retenir sa langue.
Ce dimanche pourtant, quelque chose avait disparu : Mamie n’était pas là. Les sons raisonnaient toujours, les vitraux avaient toujours les mêmes couleurs, mais ils n’existaient plus.
Elle n’entendait plus, ne voyait plus, se laissant hypnotisée par le grand porche. Elle en est certaine, sa grand-mère allait arriver. Juste du retard, ce devait être çà… Claire se répétait inlassablement, silencieusement, « Elle arrive, elle arrive, elle arrive… »
Au bout d’à peine quelques minutes, elle arrêta. Les chants avaient commencé. Alors qu’avec son esprit d’enfant, elle les avaient toujours entendus comme des mélodies, elle n’entendit là qu’un brouhaha infernal. Sans vouloir comprendre pourquoi, ses yeux se sont embués de larmes. Silencieusement, elle tentait de les retenir, mais l’une d’entre elle est tombée, nette, et lourde sur le pavé de l’église : « le début d’une inondation » se dit-elle. Elle se sentit alors envahie par un flot de larmes, qui secouait tout son petit corps de tremblements…

Son père qui la surveillait de coin de l’oeil, à deux chaises d’elle, la pris dans ses bras. Ils sortirent de ce lieu sombre et lourd, pour se retrouver dans la lumière du soleil, derrière le porche. Claire avait espéré quelques secondes, qu’elle serait peut être là, juste derrière la grande porte. Mamie lui aurait souri, et lui aurait demandé « Pourquoi ces grosses larmes ? Tu croyais que je t’avais oubliée ? ».
Mais il n’y avait personne, sa grand-mère était partie, sans lui dire au revoir. Ses baisers, son parfum, et son sourire se sont envolés pour toujours, emportant avec eux sa joie de leur rendez-vous du dimanche matin.
Plus jamais elle ne trouverait les vitraux jolis, et plus jamais elle ne sentirait de la joie dans les chants de l’église.
Claire a 4 ans, et pour la première fois de sa vie, elle connaît la douleur de perdre un être cher…

Ceci était ma participation à l’atelier de Leiloona (bricabook.com) :

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11 commentaires sur “Quelque chose a disparu depuis ce matin…

  1. texte plein de tendresse… la première grosse perte…
    j’ai beaucoup aimé la façon de faire ressentir l’angoisse de la petite fille et la crainte de l’inondation

  2. Leiloona dit :

    Oh. :(
    Très joli texte où tu as très bien rendu le point de vue de l’enfant qui ne comprend pas cette disparition, préfère l’occulter avant de fondre en larmes sans comprendre pourquoi.

  3. Gwenaëlle dit :

    Un premier gros chagrin que tu as bien rendu.

  4. zeldaetloulou dit :

    Il est vraiment beau ce texte. J’aime ce passage du refus à la confrontation douloureuse avec la réalité. Cette petite Claire m’a fait monter les larmes aux yeux.

  5. Jean-Charles dit :

    Difficile de comprendre pour un enfant ou pour le moins d’admettre que les choses ne seront plus comme avant. texte tout en tendresse, bien emmené.

  6. Les larmes me montent aux yeux – j’ai perdu quelqu’un cet été et ton texte m’a fait revenir quelques semaines en arrière, à ses funérailles. C’est douloureux. Tu as su montrer l’émotion de cette enfant. Bravo.

  7. Amélie dit :

    Cette petite fille a bien de la chance d’avoir eu une grand-mère si tendre et si attentive. La perte n’en est que plus douloureuse, et c’est la beauté de l’imaginaire enfantin que de vouloir et pouvoir (un temps) transformer la réalité… ton texte est vraiment très beau !

  8. seb dit :

    Un texte plein de vérités qui nous plonge dans la douleur de la perte d’un être cher.

  9. Asphodèle dit :

    Nous avons tous (ou presque) ressenti cela un jour, hélas…

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