L’homme sur le toit

La terrasse d’Arnaud lui permettait de voir tout Paris. Habiter au dernier étage d’un immeuble récent, avec un espace de 80 m2 sur le toit n’était pas donné à tout le monde. Argent, réussite, puissance, voilà l’image qu’il renvoyait du haut de son immeuble. Bien sûr, la terrasse était aménagée : chaises longues, plantes vertes, panneaux en bois massif. Ainsi elle était vraiment très impressionnante vue de la rue. Arnaud aimait ce loft, et encore davantage ce toit. Ses parents s’étaient plutôt bien débrouillés dans la vie. Il ne les voyait qu’une à deux fois par an, mais ils lui avaient laissé le privilège d’occuper cet appartement autant de temps qu’il le souhaitait. Du haut de ses 28 ans, il jouissait donc d’un espace total d’environ 250 m2, seul. Il tentait de ne pas oublier la chance qu’il avait, mais l’argent pervertit. Au fil des mois, sa satisfaction avait tendance à s’atténuer. Il tentait parfois de se reprendre lorsqu’il se sentait blasé. Parfois même, une angoisse latente refaisait surface dans son esprit.
D’ailleurs, ce vendredi après-midi allait en être la parfaite illustration. De la rue, on pouvait le voir faire les cent pas sur sa pelouse. Nerveux, il maintenait la pression sur son téléphone par sa main gauche sur son oreille. Sa main droite, quand à elle, n’était plus qu’un poing serré. Arnaud était dépassé mais tentait de se maintenir. Son allure était très cadrée, il ne dépassait jamais 8 pas dans un sens comme dans l’autre. Cette règle était nécessaire pour qu’il ne s’emporte pas et conserve son calme. La concentration évite la colère.

Jamais il n’aurait pensé être trahi. Certes, il avait de l’argent, mais il avait toujours pris soin d’entretenir son physique. Il voulait croire que les femmes restaient avec lui pour au moins autre chose que son portefeuille. Cette idée s’était ancrée dans son esprit, et il avait choisi d’y croire. Après tout, qu’est ce que les femmes aiment presque autant que l’argent ? Le sexe, bien entendu. S’armant de ses deux points forts, il avait donc débuté une relation avec Carine, il y a quelques mois.
Il avait cru à cette histoire, mais aujourd’hui, il se sentait utilisé, crédule, idiot. Il y avait cru, et elle l’avait trahi. Une fois qu’il lui avait ouvert les portes de son coeur, elle s’y était propagée comme un virus, attendant le bon moment pour attaquer. Elle n’était pas violente, mais fourbe. Son but n’avait toujours été que d’utiliser les relations d’Arnaud pour atteindre des sphères encore plus hautes que celle dans laquelle lui se trouvait. Un simple héritier qui travaille dans l’entreprise de Papa ne lui suffisait pas, elle voulait un homme de poigne, un homme d’avenir, un homme médiatisé : un homme politique. Cela fût très facile pour elle, il avait suffit de se faire passer pour la petite amie idéale, casée et inaccessible pour séduire celui qu’elle voulait.
Jamais Arnaud n’aurait cru être l’objet d’une manipulation pareille. Son physique et son argent n’auront servi que de tremplin. Au téléphone, il tentait de comprendre, il essayait de sauver l’illusion de son couple avec Carine en la faisant admettre qu’elle avait été heureuse avec lui, en la faisant reconnaître qu’elle n’avait pas aimé le manipuler. Il ne savait pas vraiment pourquoi il s’accrochait à cette histoire, pourquoi il voulait entendre des mots rassurants, puisqu’il savait que çà ne modifierait en rien les faits : il avait été trahi et aujourd’hui, il était seul.
Il avait simplement besoin d’être rassuré sur lui : pouvait-il vraiment faire confiance aux gens qui l’entouraient ?

Très vite, une idée lui traversa l’esprit, et il s’y accrocha. Après avoir raccroché avec Carine, et avoir entendu ce qu’il voulait et compris qu’il ne l’aurait plus jamais dans son lit, il appela très rapidement Air France pour commander un aller simple pour la Bolivie. Un pays qu’il l’attirait depuis quelque temps, mais il ne s’était pas permis de céder à une pulsion. Il avait pourtant décidé de le faire, immédiatement. Là-bas, personne ne le connaissait, il allait partir serein, conscient que son argent serait toujours là à son retour, et très excité à l’idée de ne prendre qu’un sac à dos. Le paradoxe le fit d’ailleurs sourire alors qu’il se lançait à l’assaut de l’escalier menant à ses appartements sous le toit.
Il allait quitté sa sphère dorée, et éphémère pour se retrouver seul avec lui-même. Il espérait qu’en partant loin, à la découverte d’une nouvelle culture, d’une nouvelle langue, il laisserait ses problèmes derrière lui. Il n’avait pas tout à fait tort : son principal problème était qu’il ne se connaissait pas lui-même. Il a toujours suivi le chemin dans lequel sa famille l’avait mené. Il s’est toujours comparé aux amis et à leurs diplômes pour savoir quand s’arrêter. Il s’est toujours contenté de ce qu’il avait sans savoir ce qu’il voulait vraiment. Mais ce vendredi était le jour du changement.
Quatre heures plus tard, il se trouvait à l’aéroport, avec son sac à dos, nerveux et impatient.

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4 commentaires sur “L’homme sur le toit

  1. aude dit :

    j’aimerais bien connaitre la suite !!!

  2. 32 Octobre dit :

    Moi aussi j’aurais aimé connaître la suite
    mais laisser le lecteur imaginer pas mal aussi

  3. une suite ? … elle se lit entre les lignes dans quelques mots révélés par Julie qui sont : « sphère dorée et éphémère » et « nouvelle culture » …

    même s’il en revient, son sac à dos sera chargé de grands moments et de vérité(s).

    On ne revient jamais indemne d’un voyage au bout de soi-même … fût-il en Bolivie ou dans un ailleurs où la richesse n’a pas la même signification …

    ton récit est très actuel, Julie … comme un « autre » regard … merci

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