Si tu savais, ma fille…

Innocente, fragile, vierge de toutes les atrocités du monde, elle s’éveille sous mes yeux.
Je la regarde, elle me bouleverse.
Son visage s’illumine à la vue de son père, ou lorsqu’elle m’aperçoit. A l’abri dans le cocon familial, j’aimerais la protéger du monde extérieur. Elle est si bien ici, dans le nid douillet que l’on a créé, que j’ai peur de la mettre en danger en la laissant découvrir sa vie, dehors.
Les premiers jours où elle nous quitte, je sais qu’elle pressent qu’une longue épreuve commence. Elle sait déjà que le contact des autres ne sera pas aussi doux que celui qu’elle a connu jusqu’alors avec sa famille.
Elle se fera mordre à la crèche, se fera voler ses jouets, et se cassera plusieurs fois le bout du nez. Elle sera surprise par tant de coups bas, mais ne tardera pas à se défendre…
Ces évènements l’aideront à se développer, et à affiner sa relation avec les autres. Elle fera la différence entre un bisou et une claque, et tentera d’avancer dans le chemin étroit entre l’affection et le rejet.

A la maternelle, elle découvrira les garçons et leurs différences. Elle se fera ses premières amies. Années de bonheur et d’insouciance, l’école maternelle est l’endroit où son esprit va commencer à se développer. Son imagination, ses goûts aussi bien intellectuels que gustatifs vont se développer. Haute comme trois pommes, affublée de deux couettes, je l’imagine passer ici ses plus belles années d’innocence. La maternelle est comme une passerelle douce et acidulée qui l’emmènera vers l’école primaire, l’école de la vie.

Je voudrais la protéger de ce qui l’attend. Egoïste, je veux la garder en modèle miniature, avec ses soucis de petite fille. Je sais que l’école primaire sera le début des difficultés humaines. Elle commencera à se comparer aux autres petites filles. Ce sera le début des évaluations de connaissance, des jugements du corps professoral, des brimades, … J’aimerais commencer à lui faire prendre confiance en elle, parce que je sais que le collège sera pire.

Le collège n’est pas l’école de la vie. Il est l’école de l’enfer. Les quatre années seront les quatre plus difficiles dans son éducation. Je la ferai rentrer, petite fille curieuse, pour la retrouver quatre ans plus tard, adolescente rebelle. Elle traversera les changements corporels, la jalousie, l’envie, la découverte de la cigarette, de la drogue. Tout au long de ces quatre années, elle sera souvent à la croisée des chemins, devant choisir entre ombre et clairière, facilité et acharnement, …
Je serai comme toutes les mères, à contrôler chacun de ses devoirs, à guetter son penchant pour les pentes glissantes, à voir en une baisse de moyenne une attirance vers le côté sombre de certains de ses camarades. J’aurais tendance à lui serrer la bride pour la protéger, oubliant que je risque de l’étouffer, et risquant sa fuite vers ce que je redoutais le plus…

Elle arrivera ensuite au lycée, où l’attendront les premiers évènements de sa vie. Ceux qui auront de l’importance, et forgeront son caractère, ses choix. Elle y découvrira l’amour, et la force de l’amitié. Ce seront les années de l’envol. Elle sortira seule, goûtera à l’ivresse, et aux substances illicites. Il lui arrivera très probablement de perdre la tête. Elle ne sera à l’écoute que de ses hormones et de ses amies. Elle embrassera des filles, des garçons, pour un jour ne voir plus que par lui. Elle sera amoureuse, et je la perdrai pendant tout le temps de ses premières émotions fortes. Elle sentira des papillons voler dans son ventre, et se dira que c’est çà l’amour. Ses sentiments la transporteront jour et nuit, et elle ne vivra plus que pour sentir à nouveau ces feux d’artifice intérieurs. Je la regarderai, se complaire dans sa découverte de l’amour, tout en guettant l’instant fatidique où son beau rêve se brisera.
Son coeur sera en miette, et son esprit surchargé par l’émotion.
Ses joues seront mouillées, et ses yeux gonflés.
Je l’entendrais pleurer dans sa chambre. Elle voudra rester seule, et je tenterai de résister à l’envie de la consoler, de partager son chagrin. J’essaierai de lui parler de la difficulté de résister à la passion quand elle est là, mais également de sa toxicité.
Alors je la verrai se débattre entre ce que lui dictent son coeur et sa raison. Sans même avoir un peu de répis émotionnel, elle se prendra d’autres gifles : des amies pas si fidèles, des secrets pas si bien gardés, du travail pas si récompensé. Tout ira très vite, et elle grandira au milieu de tous ces bris de sentiments…

Tout cela sera si vite arrivé, je n’aurai pas eu le temps de la préparer aux aléas de l’amitié. Ses déceptions ne l’empêcheront pas de continuer à foncer tête baissée dans des confidences qu’elle regrettera, une confiance qui sera peut-être trahie. Je regretterai de mon côté de ne pas avoir trouvé le moment, les mots pour amortir sa peine. Je n’aurais pas réussi à lui faire comprendre avant, qu’elle ne pourra toujours compter que sur elle-même. Finalement, elle vivra comme moi des évènements corrosifs qui la feront grandir. Son ignorance et sa naïveté de petite fille finiront par s’envoler d’avoir trop souvent été flouées.

Elle avancera dans sa vie qui ne sera plus la mienne. Elle entrera dans un monde empli de méchanceté, d’hypocrisie, et de faux-semblants. Je sais qu’elle verra de la bonté en chacune des personnes qu’elle croisera, comme j’ai cru moi aussi le voir. Elle s’apercevra que toute la beauté d’une vie doit être dans la tête parce que des autres elle ne recevra pas toujours la moitié de ce qu’elle aura offert. Elle réussira à trouver ces personnes uniques avec qui elle pourra continuer d’avancer, abritée par leur bons côtés.
Comme moi, elle continuera à essayer de rester cette petite fille, pleine de rêves et d’espoirs. Et je serai là pour la soutenir lorqu’elle dévoilera celle qu’elle est au fond de son âme.

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2 commentaires sur “Si tu savais, ma fille…

  1. Olivia dit :

    Dur métier que celui de maman, on voudrait les protéger pour toujours, notre coeur saigne lorsqu’ils souffrent…

    Ton texte est triste, n’oublie pas, ce que tu as vécu, tes enfants ne sont pas obligés de le vivre…

  2. riklo dit :

    émouvant mais tellement vrai!!!

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